Mai 2012


Sociétés militaires privées : toujours les vieux fantasmes.

Les Sociétés militaires privées (SMP) sont depuis toujours l’objet des fantasmes les plus contradictoires. Certains y voient une forme de consécration sournoise du mercenariat, d’autres la solution magique à l’équation budgétaire de plus en plus intenable du ministère de la Défense. La balance penche aujourd’hui nettement du côté de ces derniers. La trame de leur discours tient en quatre points, répétés ad nauseam :

1. L’essor des SMP est inéluctable ;
2. Les SMP sont plus efficaces et moins coûteuses que les forces armées ;
3. Favoriser le développement des SMP françaises nous permettrait de prendre notre part d’un « gâteau » actuellement monopolisé par les Etats-Unis et le Royaume Uni ;
4. Ces SMP resteraient sous contrôle puisque l’administration leur donnerait un label.

Passons sur les raffinements sémantiques (SMP, SSP, EPPC, EMSP...) qui dissimulent mal l’impossible délimitation rationnelle du domaine ouvert à ces sociétés et retenons que les partisans des SMP englobent sous ce terme la préparation des repas, le gardiennage des infrastructures, la logistique des forces armées, la protection des navires ou, plus exotique, l’intelligence économique. D’autres ajouteraient volontiers le convoyage du ravitaillement, les transmissions satellitaires, la formation des troupes, le déminage... Bref, personne ne sait si la SMP type ressemble plus à Sodexo, à France Télécom, à Thales ou à l’auto-école du coin de la rue. La dernière hypothèse est d’ailleurs sans doute la bonne si l’on en juge par les effectifs et les chiffres d’affaires annoncés par les firmes du secteur. Le premier fantasme est bien celui d’un secteur plein de dynamisme mais dont l’Etat s’acharnerait à brider le formidable potentiel.

Le second fantasme est celui de l’inéluctable essor des SMP sans lesquelles les forces armées seraient incapables de mener leurs missions à bien. Que l’on sache, l’absence de SMP n’empêche pas les forces françaises de déployer plus de 7 000 hommes de l’Afghanistan au Liban et à l’Afrique centrale, de lutter efficacement contre la piraterie ou d’avoir pris une part active dans l’opération Harmattan. L’armée américaine n’était pas davantage demandeuse de l’intervention des SMP qui est due à la volonté d’une administration convertie à l’idéologie du Nouveau Management Public et prête à concéder des marchés avantageux à des sociétés privées dont le moins que l’on puisse est qu’elles étaient très proches des membres les plus influents du gouvernement de l’époque. Comme l’a bien montré Christian Olsson, les SMP se sont construites sur une logique d’offre et non de demande.

Troisième fantasme, celui de l’efficacité des SMP. Sur le plan budgétaire, le Congrès américain a bien montré qu’à service rendu égal (notamment en termes d’hommes et d’équipements déployés sur le terrain), le coût facturé par Blackwater est supérieur à celui payé pour une unité de Marines. En termes de conduite des opérations, les représentants du Congrès qui se sont rendus en Afghanistan ont donné de la réalité une image qui relativise l’effectivité du contrôle des pouvoirs publics. Ainsi, un très important marché de transport routier a été plusieurs fois sous-traité de sorte qu’il est en réalité opéré par des entrepreneurs locaux qui, voulant minimiser le risque inhérent à la traversée de l’Afghanistan pour les besoins de l’armée américaine, reversent une partie de l’argent reçu du gouvernement américain aux talibans et autres seigneurs de guerre locaux qui tiennent les points de passage. Ceux-ci peuvent ainsi financer leurs opérations contre les troupes américaines ou le gouvernement afghan. Payer un « contractor » qui, in fine, soutient l’effort de guerre de l’ennemi n’est pas exactement l’idée que se faisaient les parlementaires américains de l’intervention des SMP.

Dernier fantasme que le ministre de la Défense a récemment exprimé dans toute sa crudité. « Il n’existe pas et il ne doit pas exister de société militaire privée en France». Certains se sont gaussés de l’affirmation en soulignant l’essor desdites sociétés (cf premier fantasme). Elle est pourtant juridiquement exacte et économiquement fondée. Si l’on sort du périmètre SMP les activités et firmes qui n’ont rien à y faire (par exemple, les services de restauration, la fourniture de bande passante satellitaire ou la rédaction de manuels militaires) et qui sont déjà présente sur les marchés concernés, il ne reste finalement qu’un « gâteau » bien maigre. Que des prestataires de service veuillent se lancer sur ce créneau, le contribuable ne pourrait que s’en réjouir car cela signifierait que les entreprises privées, les organes de presse ou les organisations humanitaires désireuses d’opérer dans des régions dangereuses recourent aux conseils tarifés de SMP qu’elles paieront elles-mêmes pour assurer leur sécurité. Mais, si l’on voit dans cette activité le terreau où pourront éclore des Blackwater à la française, la déception risque d’être cruelle.


Didier Danet
Directeur du Pôle Action globale et forces terrestres,
Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan.






Retrouver l’ouvrage : « Frères d’armes ? » de Christian Malis & Didier Danet aux éditions Economica.




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