Mai 2012


Les liaisons de données tactiques (LDT) de l'armée de l'Air

Focus Défense
Le Rafale est doté d'un poste MIDS-LVT assurant des transferts à 100 kbits/s sur 360 degrés. Le pilote est à même de tenir une communication discrète et protégée avec une patrouille de Rafale afin d'échanger des informations de toutes sortes : cibles détectées, munitions restantes, niveau de carburant, etc. © Dassault Aviation
Le terminal MIDS/LVT sert de support à la liaison 16. Peu volumineux et léger, il s'intègre dans les plates-formes comme les avions de combat, les drones, les hélicoptères ou les batteries sol-air. © DR

Pour la réussite d'une opération militaire interarmées, l'échange d'informations est devenu crucial. Les liaisons de données tactiques (LDT ou TDL : Tactical data links) apportent une plus-value importante en permettant d'échanger un flux volumineux d'informations en temps réel. Depuis une dizaine d'années, une véritable révolution a eu lieu chez les aviateurs avec la mise en service progressive de la Liaison 16 (L16 ou Link 16). Aujourd'hui, le retour d'expériences des opérations en Afghanistan ou en Libye confirment que les missions imposent d'échanger des volumes d'informations de plus en plus importants pour diffuser des situations tactiques ou des données de guerre électronique entre des centres de commandement et de contrôle (C2), et des avions ou unités au sol. Si des liaisons de données tactiques faciles d'emploi comme la Liaison 11 sont déjà en service depuis plus de vingt ans, elles sont limitatives (taux de transfert faible) et vulnérables. Les messages vocaux (phonie) sont toujours présents pour échanger des informations, notamment avec les avions de combat. La phonie présente cependant des restrictions importantes en termes de qualité et de débit, justifiant le besoin de disposer de liaisons de données tactiques adaptées, présentant à la fois une grande fiabilité et un degré de protection élevé.
Afin de fédérer les différents besoins d'échanges en matière de LDT, un nouveau concept, appelé MIDS (Multi-function Information Distribution System), a vu le jour dans les années 1980 aux Etats-Unis. Celui-ci a conduit au développement d'une liaison fonctionnellement très riche, la liaison 16, censée couvrir le spectre des besoins pour tout type de plate-forme de combat. La Liaison 16 utilise une architecture d'accès unique désignée TDMA pour Time Division Multiple Access. En parallèle, afin de pouvoir supporter cette nouvelle liaison, des terminaux radio spécifiques ont été développés par les industriels. Ils cumulent dans un seul équipement, les fonctions de Modem, de cryptage et d'émetteur avec une capacité TACAN. D'abord des terminaux JTIDS d'ancienne génération, puis les terminaux MIDS embarqués de faible volume (LVT) en 1994 au travers d'un programme de coopération internationale. Les premiers MIDS-LVT(1) de série ont été livrés à la France au printemps 2004. Compacts et faiblement lourds (16 litres pour 30 kg), les terminaux MIDS sont équipés d'interfaces modulaires standardisées qui sont complètement interopérables avec des plates-formes appartenant à d'autres forces armées alliées. Un réseau MIDS/Liaison 16 alimente les unités reliées en informations suivant un débit élevé et un degré de protection encore inégalé, par cryptage et sauts de fréquences en UHF (77 000 sauts/s). Des unités peuvent ainsi, s'échanger des données de situation tactique et de surveillance, de planification de mission ou de ciblage. Un centre de commandement peut assurer la gestion de ses moyens et donner des ordres d'engagement aux unités sous son contrôle. Un pilote de chasse peut disposer d'une vision à 360° et ainsi couper ses propres capteurs embarqués dans un souci de discrétion. Autre avantage appréciable, la Liaison 16 évite le recours systématique à la phonie entre le pilote et son contrôleur au sol.
Le standard actuel de message L16 repose sur un langage commun basé sur les données de série-J qui permet les échanges de données temps réel et multiservices entre tous les acteurs dotés de la capacité MIDS/L16. Les standards de messages retenus par l'alliance Atlantique ont été définis sous les Nato Stanag 5516. Dans l'armée de l'Air deux catégories de plate-forme sont équipées de la Liaison 16. Les unités C2 (unité de commandement/contrôle) qui participent à l'élaboration d'une image tactique commune. Exemple, l'avion E-3F Awacs et les centres de commandement et de contrôle au sol. Et les unités Non-C2 (avion de chasse, drone, batterie missile Mamba), qui sont des plates-formes disposant d'une messagerie L16 plus réduite placées sous contrôle d'une unité C2. Elles participent au réseau mais uniquement en tant que "senseur" et "arme" déporté du C2. Par exemple, un chasseur-bombardier fournit ses détections radar et de guerre électroniques par la transmission de messages appelés "Target Sorting" vers un avion Awacs qui les contrôle. Le C2, en l'occurrence l'Awacs, va vérifier si les détections radar fusionnent avec les pistes élaborées à partir de ses propres capteurs. Pour aguerrir les différents utilisateurs de la Liaison 16, l'armée de l'Air participent régulièrement à des exercices reposant sur des scenarii interarmées et interalliés de grande envergure (Red Flag, Tiger Meet, Nawas ou ACTI L16). Ces exercices sont indispensables car la mise en œuvre de la Liaison 16 est complexe. Elle nécessite des formations poussées et des entraînements réguliers. Tactiquement, il faut également que les utilisateurs disposent d'une interprétation commune des informations échangées. Cet un outil extraordinaire pour un commandement ou un état-major et un atout de taille pour les unités sur le terrain mais encore faut-il bien le maîtriser et l'utiliser à bon escient.
En France et en temps de paix, l'utilisation de la Liaison 16 (bande allant de 960 MHz à 1215 Mhz) est fortement contrainte par les risques de perturbation des équipements de radionavigation – stations sol DME/VOR – utilisé dans l'aviation civile. Un accord particulier a été signé en ce sens entre les ministères de la Défense et des Transports. Le commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA) détient actuellement le mandat interarmées pour veiller à son respect.
A l'étranger, de nombreux pays, membres ou non de l'Otan, se tournent vers la liaison tactique de données et sont également engagés dans un processus d'équipement de leur aviation de combat en terminaux MIDS (les derniers en date : Bulgarie, Roumanie, Maroc, Emirats arabes unis,).
Il existe une communauté Liaison 16 qui vise à faire évoluer de concert les standards afin de rendre tous les systèmes interopérables. La France est très impliquée au sein de ces instances internationales.
Pour l'armée de l'Air, la Liaison 16 apporte un bénéfice indéniable pour la chaîne décisionnelle en permettant de partager, des hautes autorités de commandement aux échelons d'exécution, une information identique, fiable, sécurisée et en temps réel. La liaison 16 permet aussi d'assurer à nos forces armées à s'intégrer dans des dispositifs de coalition interallié sur des théâtres d'opérations extérieures. En 2011, la liaison tactique de données concernait près de cinquante appareils de l'armée de l'Air, et si les budgets sont respectés, la flotte Mirage 2000D, Mirage 2000-5 et Rafale sera totalement équipée à l'horizon 2015.


Dans un Rafale, le pilote, grâce à la Liaison 16, dispose en permanence d'une situation tactique "rafraîchie" et permet d'allonger artificiellement la vision de l'environnement de travail. © Dassault Aviation En juin 2010, l'armée de l'Air organisa à Mont-de-Marsan l'exercice ACTI L16. La principale difficulté dans ce type d'exercice est de mettre en corrélation l'ensemble des informations provenant des divers participants pour obtenir une situation tactique unique et claire. © Sirpa Air

Philippe Nôtre




 

Trois questions au Commandant Bruno Lecinana officier rédacteur de la section LDT de l'état-major de l'armée de l'air.

On parle finalement assez peu des systèmes Liaison 16 déployés sur les plate-formes C2 et non-C2 de l'armée de l'Air. Quels sont véritablement ses enjeux technologiques et opérationnels ?

Les applications opérationnelles de la liaison 16 sont déterminantes. Cette liaison constitue en effet le ciment des coalitions pour toutes les actions aérospatiales et aéromaritimes. Elle est aujourd’hui un objectif majeur pour l’armée de l’Air. Déjà intégrée ou en cours d’intégration sur tous les systèmes tactiques, elle a vocation à être intégrée sur les systèmes pérennes des armées intervenant dans la troisième dimension. De manière générale, la technologie associée à ce système de communication est totalement maîtrisée par l’industrie française qui possède une solide expérience dans le domaine.

Comment caractériseriez-vous les étapes actuelles de développement dans le domaine de la liaison de donnée au sein des forces armées françaises en particulier dans le cadre interarmées ?

Le terme le plus approprié serait raisonné. Les armées françaises s’attachent aujourd’hui à une incrémentation régulière des capacités des liaisons de données tactiques en veillant à accroître l’interopérabilité entre les systèmes et à ne laisser aucun système important et pérenne sur le bord de la route.

D'une manière générale et sous votre expertise, quelles sont les lignes d'évolution des LDT dans les prochaines années à venir ? Qu'en est-il par exemple de la Liaison 22 ?

Avec un plus faible débit et l’incapacité d’inclure les exécutants dans les échanges d’informations, la liaison 22 représente une régression par rapport à la liaison 16 dans la lutte aérospatiale.
Les véritables axes d’évolutions des communications aéronautiques militaires se déclinent en quatre enjeux technologiques :
- la radio logicielle synonyme d’évolutivité de nos systèmes de communication ;
- la forme d’onde aéronautique haut débit synonyme de meilleures capacités ;
- la directivité synonyme de discrétion des aéronefs ;
- le chiffre synonyme de sécurisation des échanges.


Propos recueillis par Phiippe Nôtre









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